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"Bloquons tout" : la mobilisation du 10 septembre a-t-elle été un "échec" comme l'affirme Bruno Retailleau ?
Bruno Retailleau a salué mercredi “la mise en échec de ceux qui voulaient bloquer le pays” à l'issue de la journée d'actions "Bloquons tout", appel à la mobilisation né sur les messageries et les réseaux sociaux. Peut-on vraiment parler d'échec ? ICI fait le point avec les éclairages d'experts.
La France a connu un 10 septembre sous tensions avec plus de 400 actions recensées, dont une centaine de blocages, ayant regroupé moins de 200.000 personnes selon les autorités contre les coupes budgétaires, les inégalités et un "déni" démocratique. Plusieurs manifestations se sont aussi déroulées dans le cadre de "Bloquons tout", cet appel à la mobilisation atypique, né sur les messageries et les réseaux sociaux et aux revendications très variées.
À la fin de la journée, le ministre de l'Intérieur démissionnaire Bruno Retailleau a salué “la mise en échec de ceux qui voulaient bloquer le pays”. Peut-on être aussi catégorique ? Quelle a été l'ampleur du mouvement ? Va-t-il perdurer ? Éclairages avec plusieurs spécialistes.
De nombreuses actions, mais pas de paralysie
L'objectif de "Bloquons tout" était l'immobilisation généralisée du pays avec des blocages de sites et axes stratégiques comme des dépôts pétroliers, des facultés, des axes routiers, des aéroports ou des voies ferroviaires. Si des actions de ce type ont été recensées dès le matin entre Belfort et Montbéliard, à Rennes, ou encore en Haute-Vienne, la paralysie attendue n'a pas eu lieu.
Selon Antoine Bristielle, docteur en science politique et Directeur de l’Observatoire de l’opinion de la fondation Jean Jaurès, le gouvernement était mieux préparé "face à ce nouveau type de mobilisation qu'au moment des Gilets jaunes", explique-t-il, interrogé sur franceinfo. En 2018, il avait été pris de court : "Il y avait une vraie surprise face à des modes d'actions imprévisibles, par rapport à ce que faisaient les manifestants organisés avec des syndicats".
Le dispositif de sécurité était aussi très important, ajoute Jérôme Fourquet sur Europe 1, alors que 80.000 policiers et gendarmes étaient mobilisés dans le pays, soit le "tiers des troupes". Pour le directeur du département Opinion de l’Ifop, auteur de "Métamorphoses françaises"(Seuil, 2024), la mobilisation a été tuée dans l'œuf dès le matin par endroits : "Les réactions des forces de l'ordre ont été très rapides, tout a été enlevé dès le début des blocages. Ce qui a pu dissuader certains de rester et de prolonger le mouvement". Les manifestants ont pu aussi se rassembler ensuite dans "des cortèges plus traditionnels", plus faciles à surveiller, note Antoine Bristielle.
Une mobilisation moins importante que les Gilets jaunes
Si la paralysie n'a pas eu lieu, le nombre de manifestants a-t-il tout de même été important ? "La mobilisation est très en demi-teinte, souligne Jérôme Fourquet. 175.000 personnes ce n'est pas rien, mais sur 50 millions d'adultes [en France], c'est assez faible", juge-t-il. Antoine Bristielle ne parle pas d'échec mais "on a l'impression que par rapport à la première journée des Gilets jaunes, oui, il y a moins de monde". Le samedi 17 novembre 2018, pour le premier acte des Gilets jaunes, plus de 280.000 personnes s'étaient mobilisées partout en France, d'après les chiffres du ministère de l'Intérieur, puis 106.000 le samedi suivant. "On est grosso modo dans cette fourchette qui correspond aux mouvements auto-organisés", tempère Stéphane Sirot, historien, spécialiste du syndicalisme et des mouvements sociaux. C'est plus compliqué d'auto-organiser un mouvement" sans syndicats, estime-t-il. Selon le spécialiste, le 10 septembre ne peut pas être comparé à une "intersyndicale" qui mobilise davantage dans les rues. "Cette intersyndicale avait mis plus d'un million de personnes dans la rue pendant la réforme des retraites", souligne-t-il sur franceinfo. "Il faut comparer ce qui est comparable".
La récupération politique, un effet repoussoir ?
Jérôme Fourquet de l’Ifop explique cette mobilisation "en demi-teinte" par plusieurs raisons. D'abord, "le choix de la date". "Un mercredi alors que les Gilets jaunes, c'était un samedi. Ce qui vous permettait de défiler sans avoir à faire grève et à perdre du salaire", rappelle-t-il.
Il estime aussi que le soutien du mouvement par la France insoumise et les autres partis de gauche a repoussé un grand nombre de citoyens. "Au moment de la crise des Gilets jaunes, ce qui avait permis à la mayonnaise de prendre, c'est que les partis et les syndicats avaient été écartés de ce mouvement-là", rappelle le spécialiste. Mais cette fois, le mouvement "Bloquons tout" "s'est très fortement coloré à gauche", avec une population proche de la gauche radicale, note Jérôme Fourquet. "Beaucoup de gens de droite ou sans sympathie partisane, ne s'y sont pas retrouvés. Ils disent 'On ne veut pas rouler pour la gauche, on ne veut pas être récupérés'", analyse-t-il.
Un mouvement qui peut s'inscrire dans la durée ?
Stéphane Sirot pense que la mobilisation peut perdurer au-delà du 10 septembre. "On imagine mal que ceux qui étaient mobilisés mercredi décident de ne plus se mobiliser du tout, estime l'historien. Il n'y pas de réponse politique qui leur est donnée. Il paraît compliqué que la nomination de Sébastien Lecornu puisse apaiser les choses". Il s'attend notamment "au maintien de quelques opérations sporadiques dans les jours qui viennent et jusqu'au 18 septembre", jour de la mobilisation lancée à l'appel des syndicats. Cette dernière "sera beaucoup plus puissante que ce qu'on a connu le 10". Quelques actions ont eu lieu ce jeudi à Tours, Reims, SciencesPo Paris, Grenoble, Nantes, Saint-Étienne, Aix-en-Provence ou encore Bayonne.
Le mouvement "Bloquons tout" peut aussi se transformer, afin de le maintenir dans le temps, en le déportant "à un autre moment de la semaine, notamment le week-end pour éviter que certains fassent grève et perdent du salaire". Stéphane Sirot assure qu'"on peut imaginer beaucoup de prolongements à ce mouvement en s'appuyant sur les exemples de ces dernières années" à l'image de Nuit debout, un ensemble de manifestations statiques sur des places publiques, issues de la protestation contre la loi travail El Khomri en 2016.