Par GRIND Pierre
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Salut Luniterre,
On pourrait croire que, dans cet article, tu confonds "argent" et "capital au sens se Marx". Le capital, au sens de Marx, c’est de l’argent investi, ou destiné à l’être, de façon à rapporter. L’argent qui est dans mon porte-monnaie et qui va me servir à acheter des fraises que je vais manger tout à l’heure n’est nullement, au sens de Marx, du capital. Cela n’empêche qu’il va circuler de mon porte-monnaie dans celui du marchand de fraises.
Amitié,
do
http://mai68.org
Bonsoir, camarade !
Effectivement, c’est une très bonne question, et selon la formule consacrée, je te remercie donc de l’avoir posée !
Ceci dit, il y a une phrase clef dans ce bref article, que je viens donc de remettre en gras en me relisant en quête d’éventuelles fautes à corriger… :
« Et la circulation de la dette devient ainsi la base de la circulation monétaire et remplace, comme infrastructure économique, la circulation du capital. » _
On va donc voir en quoi elle répond à ta question dans le contexte actuel du banco-centralisme, mais aussi en quoi cette question était à la fois pertinente et mal comprise dans le cadre ancien du capitalisme « classique ».
La réponse, comme souvent, réside dans une approche dialectique de la question, dans un cas comme dans l’autre.
Dans le cadre du capitalisme « classique » la réponse nous est donnée par Marx, dans ses Grundrisse, notamment, et c’est ce principe qui est également repris dans mon article : le capital n’est capital pas seulement, ni même, pas essentiellement, par l’investissement, mais par sa circulation, qui permet la réalisation de la plus-value.
Quand tu achètes des fraises pour les consommer ce n’est évidemment pas pour toi un « investissement » au sens capitaliste du terme, mais ton achat permet donc la réalisation d’un profit pour le marchand, et la réalisation de la plus-value pour le producteur.
C’est donc un petit exemple comme un autre de la circulation du capital, même si à une échelle modeste.
Tu échanges de la valeur de ta force de travail contre des fraises, qui sont aussi le produit de la force de travail du producteur ou de ses salariés.
Si tu es salarié, faisant face, même indirectement, au salarié producteur, cela reste un échange d’« équivalents », du point de vue du capital variable, même si cette petite somme n’est pour toi « capital » en aucune manière.
D’un point de vue global et dialectique, concernant la circulation du capital, et en l’occurrence, surtout du capital variable, elle en constitue donc un fragment, même si infinitésimal.
Investir dans un champ de fraise ne constitue réellement un "capital investi" que si précisément il y a des consommateurs de fraise solvables en bout de chaîne ! C’est ce qui distingue cet investissement d’une culture purement à usage familial, par exemple.
Dans un cas il y a une interface commerciale entre le producteur et le consommateur, dans l’autre une consommation à usage familial « gratuit », simplement au « prix » de la sueur du jardinier, mais sans intervention monétaire.
Dans ton cas, la monnaie que tu dépenses est à usage non commercial pour toi, mais, à sa modeste échelle, et à plus d’un titre, elle est « capital » et « capitale » pour le producteur : elle lui permet à la fois de réaliser son profit et de couvrir son investissement en terres, engrais, matériel, etc… !
Il s’agit là d’une forme archaïque et bien sympathique de petit capitalisme, mais à plus grande échelle, et surtout, à échelle industrielle, c’est le cas de le dire, les choses sont évidemment différentes, mais précisément du fait qu’avec la robotisation c’est donc un pan essentiel de la crculation du capital qui ne se fait plus, et précisément du fait de l’absence d’échange, même indirect, entre travailleurs producteurs de la plus-value, indépendamment de la nature des produits consommés : la robotisation casse la circulation du capital variable entre producteurs, qui s’effectuait, in fine, sur le marché de la consommation, là où la plus-value extraite de leur travail peut être finalement réalisée, et même précisément là et pas ailleurs !
Dans le pseudo- « échange » entre consommateurs et robots il n’y a pas de « plus-value » possible au sens d’une valeur ajoutée par le travail qui a précisément disparu de la chaîne robotique. Le produit d’une chaîne robotique acheté par un travailleur absorbe donc une partie de la valeur originellement créée par ce travailleur pour la transformer en valeur d’amortissement partiel de la chaîne robotique, ainsi qu’en une part de « profit » qui n’a jamais été réellement générée par cette chaîne, et qui doit donc être compensée, d’une manière ou d’une autre, et sous une forme ou sous une autre, par une dette supplémentaire quelque part dans le circuit économique.
C’est pourquoi la circulation de la dette devient ainsi la base de la circulation monétaire et remplace, comme infrastructure économique, la circulation du capital.
In fine, la dette remplace le capital.
Et le banco-centralisme remplace le capitalisme.
Luniterre
Je peux pas m’empêcher de penser que je ne paye pas mes fraises avec du capital, mais avec de l’argent. Que tu dises que la circulation de l’argent est nécessaire à la rentabilisation du capital, certes, mais c’est pas la même chose.
Quant à la dette qui remplace le capital… je dirais plutôt qu’elle remplace l’argent. Car c’est pareil, la dette n’est pas obligée d’être investie. Elle peut très bien être thésaurisée.
Et je ne peux m’empêcher de penser au film L’argent-dette, sorti justement en 2008 :
http://mai68.org/spip/spip.php?arti…
do
Bonjour, camarade !
Si tu me relis attentivement, je ne dis absolument pas que "c’est la même chose" ! Je tente simplement de t’expliquer en quoi l’argent a précisément une fonction "dialectique", à la fois comme simple moyen d’échange économique, fonction qu’il a conservée depuis la nuit des temps plus ou moins civilisés, et moyen de circulation du capital, de façon on ne peut plus évidente, même si tu as du mal à le percevoir, ce qui est quand même plutôt un comble pour un anar, si tu permets ! Dans "dialectique" il y a aussi, c’est bien connu, une notion sémantique de "dualité", que d’aucuns résument à une simple notion de "contradiction", du reste, comme le faisait Mao, qui transposait de manière simpliste et dogmatique la tradition chinoise du "yin/yang", en réalité bien plus réellement dialectique que sa prétendue "pensée" !
Et pour ce qui est de la circulation de la dette, et y compris et surtout, celle des Etats, le fait est simplement que pour l’essentiel elle ne cesse de circuler en tant qu’actif financier, et elle est quotidiennement utilisée comme « collatéral » dans de nombreuses transactions. Donc, non, on ne peut pas dire qu’elle soit « thésaurisée », sauf exceptions, et même en ce qui concerne la dette privée, vu le sort qui lui a été fait précisément lors de la crise de 2007-2008, dite des « subprimes » et qui en porte donc quasiment le nom, suite à « titrisation » !
Bref, camarade, le monde change tout le temps, mais il y a néanmoins des grandes périodes historiques qui se distinguent les unes des autres. Elles se distinguent essentiellement par la nature des rapports sociaux entre les êtres humains, et ils varient beaucoup en fonction des moyens économiques de leur survie, puis du développement de leurs cités, royaumes et empires.
Et chaque nouvelle période porte en elle les germes de celle qui lui succédera, comme elle porte encore en elle les stigmates et les vestiges de la précédente. La transition « antiquité/moyen-âge » est celle qui est le plus sujet à caution, historiquement, faute non seulement de documentation suffisamment précise, mais tout simplement de faits marquants qui symboliseraient d’une manière ou d’une autre cette « mutation » qui n’en est pas moins considérée par les historiens comme la « révolution féodale ». Pour ma part je trouve que l’avènement de Charlemagne est un assez beau symbole, mais d’aucuns repoussent encore cette limite jusqu’à au moins un siècle plus tard !
Et en réalité, dès que la féodalité s’installe naissent les premiers bourgs, et qui prennent de plus en plus d’ampleur, parce qu’ils remplissent des fonctions économiquement et socialement nécessaires, que les féodaux et l’Eglise sont incapables de remplir, alors qu’ils en ont eux-mêmes besoin.
En 1789 la bourgeoisie avait déjà derrière elle plus de huit siècles d’histoire… !
Dans le cours de l’ascension de la bourgeoisie les premières banques centrales naissent comme une nécessité contingente du commerce et de l’industrie en train de prendre leur premier élan significatif, mais ne prennent leur expansion planétaire qu’au cours du XXe siècle, comme une sorte de « régulateur » des aberrations du capitalisme libéral : un mal nécessaire, mais qui favorisera évidemment la formation des monopoles : aujourd’hui le rapport de forces économiques est en train de s’inverser parce que les monopoles eux-mêmes ne peuvent pas survivre sans une régulation de la circulation …de leurs dettes !
Cette « transition » est on ne peut plus nette à partir des « crises » de 2007-2008 et 2020-2021.
Depuis, c’est clairement la circulation de la dette qui permet la circulation monétaire, tout en lui garantissant une « rentabilité » qui n’est que de l’usure à échelle planétaire et non plus du tout de la production de plus-value économique, au sens originel du terme, qui a permis l’expansion de la société industrielle au cours du siècle précédent.
L’économie est donc passée dans la dépendance de la dette, et non plus du capital industriel productif.
La « bascule » définitive se fera probablement avec la mise en place généralisée des Monnaies Numériques de Banques Centrales, qui permettront aux banquiers centraux de contrôler toute la chaîne économique et financière d’un bout à l’autre. Sur cette nouvelle base s’amorcera le déclin généralisé des banques d’affaires actuelles et la soumission encore plus complète des monopoles qui tentent encore de contrôler la monnaie, comme ce fut le cas avec Zuckerberg et sa « Libra » qui a fait long feu…
Quant à la soumission des gouvernements et des Etats aux politiques monétaires des Banques Centrales, sauf de rares exceptions comme la Russie, l’Iran et quelques autres, elle n’est plus à démontrer…
Luniterre
Les capitalistes purs sont ou seront éliminés du pouvoir pour être remplacés uniquement par les banquiers-centraux, infiniment moins nombreux qu’eux. Je pense que c’est politique, contrairement à ce que tu dis dans cet article.
Le processus d’élimination et de remplacement d’une classe dominante par une autre est évidemment en fin de compte un processus politique, surtout au moment de son achèvement, au moment où il se traduit par la mise en place durable d’un nouveau système économique, politique et social qui est le reflet précisément politique d’un nouveau mode de production, ce qui néanmoins se construit à travers l’évolution des forces productives, qui ne se fait pas sur le même instant, mais dans la durée des décennies, voire des siècles, qui précèdent le changement tel que finalisé.
C’est donc aussi le cas pour le banco-centralisme, dont les prémisses sont, outre la financiarisation de l’économie et la prépondérance du capital fixe sur le "variable" humain, l’expansion des Banques Centrales au cours du XXe siècle et leur montée progressive, même si discrète, tout comme la bourgeoisie le fut pendant des siècles, sur les marches du pouvoir.
Les deux dernières "crises" majeures, celles de 2007-2008 et 2020-2021 ont été les événements catalyseurs, malgré tout assez "violents" dans leur genre, de ce basculement.
Encore bien plus violentes, la plupart des guerres actuelles, dans le monde, continuent d’être des manifestations malheureusement on ne peut plus concrètes et douloureuses de ce basculement.
Luniterre
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